Il y a 100 ans existait un mouvement politique breton appelé « Union Régionaliste Bretonne », composé de notables de la petite noblesse et de la bourgeoisie. Je laisse la suite à l’historien Jean-Pierre Le Mat, voici ce qu’il écrit dans son excellent ouvrage « Histoire de Bretagne, le point de vue breton » (1) :
« En 1919, le président de l’Union Régionaliste, le marquis de l’Estourbeillon, remis aux délégués de la Conférence de Paix une pétition signée par 800 notables bretons, dont le héros de
Verdun, le maréchal Foch. La pétition s’appuyait sur l’attachement à la France exprimée par le sacrifice des Bretons durant la guerre pour demander un renouvellement du traité de 1532 et le droit
pour la Bretagne de s’exprimer dans les conférences internationales. Les Bretons se référaient aux principes du président Wilson, qui prônait le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».
La pétition tirait argument de la surmortalité bretonne par rapport à la moyenne française. « Eh bien, vous êtes donc deux fois français ! » leur fut-il répondu.
Ce mépris craché au visage des régionalistes fut tout à fait salutaire. La nouvelle génération comprit qu’elle n’avait aucun intérêt à s’agenouiller devant la France. Elle ne voulait pas,
comme ses aînés, provoquer la pitié, la compassion ou le mépris. Elle provoqua un tout autre sentiment : la haine. Aujourd’hui encore, le nom « Breiz Atao » reste bien sulfureux. »
De fait, les militants nationalistes des années 20 et 30 furent des bâtisseurs, des arts à la politique en passant par la littérature et les médias, même si, c’est vrai, les avancées politiques
furent limitées.
Mais revenons aux régionalistes. En 120 ans, ils n’ont jamais cessé d’exister en Bretagne, se situant entre les nationalistes français et les nationalistes bretons dans le paysage politique de
notre pays. Aujourd’hui encore, alors que l’expression politique nationaliste bretonne n’a peut-être jamais été aussi faible, les élus régionalistes se retrouvent dans à peu près tous les
mouvements présents en Bretagne, tendance minoritaire s’il en est à côté d’autres courants politiques françaises très généralement marquées par un jacobinisme viscéral.
Une bonne partie des régionalistes en Bretagne se retrouvent donc au sein même des partis politiques français présents en Bretagne, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par la
gauche, la droite et le centre. Ils veulent favoriser l’identité bretonne à travers sa langue, son territoire, ses traditions, son économie quelquefois. D’un point de vue institutionnel, les plus
audacieux veulent doter la région de plus de compétences et d’une plus grande autonomie budgétaire dans une France largement décentralisée. Disons-le tout de suite, ils prêchent dans le désert au
sein de partis politiques fondamentalement jacobins, le jacobinisme étant l’essence même de la France politique. Cependant, ces partis tolèrent ces personnalités régionalistes et même les
recherchent. En effet, face à une opinion publique profondément attachée à ses régions, il est utile de pouvoir abattre de temps en temps cette carte sur la table du tripot électoral.
Plus anecdotique, il arrive aussi que le régionalisme se constitue en parti politique. Cette stratégie est-elle plus payante ? Actuellement, on en compte deux en Bretagne. A l’extrême-droite, le
Bloc Identitaire s’est constitué face au Front National dont le jacobinisme pur et dur constitue une véritable colonne vertébrale idéologique. Il revendique un credo régionaliste dans le cadre
d’un programme fascisant. Pour l’instant, le Bloc Identitaire connait un certain succès dans les régions niçoise, lyonnaise, bordelaise et parisienne. Mais quelque chose de très révélateur vient
d’arriver. Le mouvement s’est réuni en congrès à Nice, dans son fief. Et par 2/3 des voix, il a été décidé d’abandonner la candidature de son champion Arnaud Gouillon et de soutenir Marine Le Pen
à l’élection présidentielle.
A l’opposé de l’échiquier politique français, un vieux parti reste le grand spécialiste du régionalisme en Bretagne : l’Union Démocratique Bretonne. Ce parti a aujourd’hui plus de 50 années au
compteur et il compte une grosse centaine de membres. Adhérant à une plateforme de différents mouvements régionalistes de l’Hexagone (elle-même composante de l’aile la plus à gauche d’Europe
Ecologie Les Verts), l’UDB se définit comme anti-capitaliste et pour une Bretagne autonome dans une France fédérale. Grâce à un accord avec Les Verts (B4), elle a aujourd’hui 4 conseillers
régionaux au conseil régional de Bretagne et plusieurs dizaines d’élus municipaux dans des listes PS ou gauche plurielle.
Christian Guyonvarc’h, son président, vient de monter au créneau contre la célèbre association d’entrepreneurs bretons Produit en Bretagne. Cela mérite quelques explications. L’association
regroupe de nombreuses entreprises des 5 départements à travers son logo à la notoriété solidement établie chez les consommateurs. Concernant aussi bien les produits que les services, elle
n’hésite pas à afficher un certain militantisme à travers notamment la langue et la culture bretonnes, contribuant grandement à créer des ponts entre culture et économie bretonnes, nourrissant le
sentiment identitaire breton, décomplexant les Bretons, et contribuant à réinventant une société civile bretonne qui a si souvent fait défaut. Récemment, Produit en Bretagne a lancé une nouvelle
campagne publicitaire intitulée « Devenez président de la relocalisation des achats ! », surfant sur l’actualité forte de ces prochains mois, l’élection présidentielle, dont les thèmes principaux
sont justement les délocalisations, l’achat patriotique et l’emploi. L’attaque s’est focalisée sur un encart publicitaire dans le Télégramme intitulé « Produit en Bretagne remercie les candidats
à la présidentielle de soutenir enfin la relocalisation ! ». Et de citer plus bas les déclarations les plus récentes de 6 candidats sur ce thème. Christian Guyonvarc’h a déclaré qu’il
boycotterait désormais Produit en Bretagne car parmi les citations il y a celle de Marine Le Pen. Il accuse Produit en Bretagne d’avoir dela complaisance vis-à-vis du Front National. Les
commentaires vont bon train à l’UDB, dans les médias et sur internet. Certains partent même dans les fantasmes les plus fous, s’attaquant à l’institut de Locarn devenu un « repaire » de Produit
en Bretagne pour ourdir un complot libéral-fasciste… bref. Chistian Guyonvarc’h n’a, à aucun moment, critiqué le fait que Jean-Luc Mélenchon soit cité. Pourtant, le jacobinisme du Front de
Gauche, aux positions anti-bretonnes dures, n’a rien à envier à celui du Front National.
Ces deux exemples conduisent au même constat : les régionalistes font passer leur appartenance à leur chapelle politicienne française avant les intérêts politiques bretons. Au-delà d’un discours
régionaliste parfois sincère, les actes des régionalistes conduisent toujours à un résultat oscillant entre une avancée fragile ou anecdotique et une trahison pure et simple de la cause bretonne.
Peu importe qu’ils agissent au sein des grands appareils politiciens français ou au sein de petites formations politiques autonomes, leur maître reste français quoiqu’il arrive.
Consensuel jusqu’à la faiblesse, sympathiquement folklorique dans un monde globalisé, le régionalisme est dans l’air du temps. Mais pour les nationalistes, les régionalistes sont au mieux une
gêne, au pire une difficulté supplémentaire.
Les nationalistes veulent que la Bretagne redevienne un pays libre, souverain et prospère, maître de son destin et de ses choix. Pour y arriver, il existe des erreurs stratégiques à ne plus
répéter, nous venons d’en voir une. L’union sacrée de tendances politiques diamétralement opposées en est une autre, illusoire rêve des politiciens de comptoir qu’on nous ressort de temps en
temps. Au cours des prochaines années, le combat politique de notre libération nationale ne devra plus se fourvoyer dans ce genre de choix stérile, illusoire et contre-productif.
(1) « Histoire de Bretagne, le point de vue breton », édition Yoran Embanner, en vente ici.


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